• La femme feuille (Charles HERVE-GRUYER)

    La femme feuille (Charles HERVE-GRUYER)

    2007     299    20,20 €

        Pour assister à certains rites de passage, une étudiante en ethnologie convainc un jeune Indien de la conduire dans son village natal. Ils vont s'enfoncer dans la forêt amazonienne et rencontrer, aux confins de la Guyane, du Surinam et du Brésil, les Malyaliana, les «hommes feuilles», une tribu vivant encore comme aux premiers jours du monde. Initiée par un chaman aux langages secrets de la nature, la jeune femme adopte peu à peu leur mode de vie, leur vision du monde, leur perception du temps, ce précieux équilibre où la nature est reine, mais à la merci des prédateurs humains.

       Charles Hervé-Gruyer a effectué de nombreuses expéditions en Amazonie. Dans ce roman d'aventures tout à la fois initiatique et ethnologique, il révèle sa profonde connaissance des Indiens, de leur culture en voie de disparition, tout en témoignant de son engagement pour préserver la nature et la diversité de la planète. 

    Extrait

    26 janvier
    Je viens d'aller te voir dans ton sommeil. Tu es si belle quand tu dors, Kulilu. Ton visage est rond comme la lune, tes traits sereins. J'ai effleuré tes cheveux noirs étalés sur l'oreiller, caressé ta peau mate et posé tout doucement un baiser sur ton front. Tes longs cils ont frémi. Tu rêves, mon enfant de la forêt ?
    Cet après-midi, quand je suis allée te chercher à l'école, tu n'as pas couru vers moi avec ton entrain habituel. Tu as regardé Cédric, ton petit copain. Ses deux parents étaient là pour l'accueillir. Son père l'a soulevé de terre pour l'embrasser, puis le garçonnet a pris les mains de ses parents et ils se sont éloignés. Ils partaient pour le week-end, tous les trois.
    Tu les regardais. Je t'ai prise dans mes bras.
    - Il est où, mon papa ?
    -Ton papa ? Eh bien... je ne sais pas. Tu veux ton goûter ?
    Tu as fait non de la tête.
    - Pourquoi je n'ai pas des cheveux blonds et des yeux comme toi ? Mes copines, elles disent que je suis pas ta fille. Cédric dit que tu m'as adoptée !
    - Adoptée ?
    Kulilu, à trois ans tu me poses déjà de telles questions ? Je t'ai déposée par terre et me suis accroupie devant toi. J'ai pris ton visage dans mes mains. Des larmes perlaient dans tes yeux en amande.
    - Kulilu, je suis ta maman, ta vraie maman. Tu es sortie de mon ventre. Simplement, tu ressembles à ton papa.
    - Il est comment, mon papa ?
    - Il est... C'est difficile de te le décrire. Il est très beau.
    - Pourquoi il n'est pas avec nous ?
    - Parce qu'il vit très loin d'ici...
    - On pourrait aller le voir ?
    - C'est impossible. Il vit dans un pays où on ne peut pas le rejoindre. Les portes se sont refermées derrière nous. Je te raconterai, un jour, je te le promets.
    Tu n'as rien dit, tu continuais à me fixer de tes prunelles de jais, si grandes qu'elles remplissent presque entièrement tes yeux bridés. Je savais ce que tu pensais. Ta question, je la sentais venir depuis des semaines. Depuis que tu vas à l'école, précisément. Que tu vois les autres enfants avec une maman et un papa. Je t'ai serrée fort dans mes bras.
    Il est où, ton père, Kulilu ? J'en crève de ne pas le savoir !

       Peux-tu comprendre ? J'ai peur de ne pas trouver les mots pour te parler de lui. Comment t'expliquer d'où tu viens, toi qui as pour seul horizon les deux pièces où nous vivons, les rues étroites du Ve arrondissement de Paris, l'école maternelle de la rue Mouffetard ? Comment te parler de la forêt, à toi qui ne connais des arbres que les marronniers du Jardin des Plantes ?
       Laisse-moi un peu de temps, Kulilu. Je ne suis pas prête.
       J'ai besoin d'écrire. Cela m'aidera à trouver les mots simples qu'une enfant peut comprendre.
       Après t'avoir couchée, je suis allée dans la salle de bain et je me suis déshabillée. Juchée sur le lavabo, Lili, notre petit singe, me regardait de ses yeux noisette. J'ai ouvert en frissonnant la boîte en vannerie d'aruma que m'avait fabriquée ton père. Les brins clairs et foncés de la vannerie dessinent des motifs : un aigle chasseur de chauve-souris et des chenilles à deux têtes. J'ai étalé sur le carrelage tout ce que j'avais rapporté de là-bas. Une flûte en os de cariacou, des colliers en graines rouges et noires et d'autres en dents de singes. Des bracelets de graines également. Un petit bol de terre cuite portant des gravures d'animaux : une grenouille, un tapir, un jaguar... Une curieuse boîte faite dans la gorge d'un singe hurleur, qui contient des plumes de toucan pour les parures. Un couteau taillé dans un éclat de bambou. Une hache en pierre que j'avais polie moi-même, j'en étais si fière !
       J'ai enfilé les colliers, attaché les bracelets autour de mes poignets. Lili était attentive. Notre cabinet de toilette est si petit que j'ai dû monter dans la douche pour pouvoir me regarder en entier dans le miroir. Tu te souviens, Lili ? Ces parures de plumes et de graines ont été mon seul vêtement pendant si longtemps !
    Les poils blonds de mon pubis faisaient beaucoup rire les femmes indiennes. Elles sont presque glabres, elles. Leur sexe ressemble à celui des petites filles.

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