La Bolivie, qui vient de trouver lundi 24 octobre une issue au conflit l’opposant aux Indiens d’Amazonie, n’est pas le seul pays d’Amérique latine en proie à de fortes contestations de la part de ses peuples indigènes. Ainsi, depuis quelques mois, la question aymara secoue le Pérou, avec notamment la mise en péril d’un trésor du pays : le tourisme.

Chaque année, le Pérou accueille entre 1,2 et 1,5 millions de touristes. Dans l'imaginaire occidental, ce pays est représenté par un territoire de légendes et des sites archéologiques incas au milieu de paysages exotiques, comme ceux de la forêt amazonienne, et majestueux comme les montagnes andines. Machu Picchu, lac Titicaca, canyon du Colca, Nazca, Manu, etc. : autant de noms qui apparaissent dans les catalogues touristiques du monde entier et qui transmettent l'image d'un pays incontournable pour les globe-trotters. Tous les ans, le succès de la saison touristique au Pérou se joue, en grande partie, pendant les mois de juillet et août. Les destinations les plus importantes pour le tourisme étranger sont regroupées dans le triangle andin formé par les villes d'Arequipa, de Puno et de Cuzco. L'impact du tourisme représente plus de 70% de l'économie locale des villes de Puno et Cuzco notamment.
Malgré des prévisions optimistes pour la saison touristique 2011, l'industrie du tourisme a subi cette année une belle déconvenue, surtout dans la région du lac Titicaca. La cause de ce déboire ? Le mouvement contestataire des indigènes, et plus précisément le mouvement des Aymaras de la région du haut plateau andin. Héritiers d'une culture ancienne, les Aymaras occupent aujourd'hui un territoire sur le haut plateau andin, partagé entre le Pérou, la Bolivie et le nord du Chili. Le peuple aymara a non seulement survécu à la conquête des Incas puis des espagnols, mais aussi à tous les programmes d'assimilation culturelle mis en place par les différents gouvernements républicains.
L'identité culturelle aymara a été farouchement préservée tout au long de l'histoire et jusqu'à nos jours, surtout dans la région du lac Titicaca. C'est dans cette région que la culture aymara régit la vie quotidienne des habitants, plus de huit cent mille personnes qui ont conservé une forme de vie traditionnelle avec sa propre langue et ses propres coutumes. Précisément, la reconnaissance de tous ces éléments comme une culture propre et unique, sous la forme de statut de « Nation aymara », a toujours été une demande permanente de cette population, jamais assouvie jusque-là.
Mais cette revendication n’est pas à l'origine du dernier mouvement de contestation de l’été dernier, qui s’est soldé par la mort de quatre activistes. Le fait déclencheur du mouvement a été la décision du gouvernement péruvien de donner en concession à des grandes entreprises, la plupart étrangères, une partie du territoire du haut plateau andin pour l'exploitation minière. Cette décision, prise sans consultation préliminaire des communautés aymaras qui habitent les zones données en concession, a allumé la mèche du mouvement dont les conséquences, économiques et humaines, sont catastrophiques pour l'une des régions les plus pauvres du Pérou.
Cette crise révèle une espèce d'antinomie de la mondialisation. D'une part, cette dernière a produit une sorte d’enracinement identitaire car confrontée à d’autres cultures (plus globales, plus puissantes en termes économiques et technologiques), l'identité culturelle d'un peuple se retranche sur ses traditions et coutumes en guise de stratégie de résistance. D'autre part, la mondialisation a produit l'explosion du tourisme mondial grâce à l’essor des moyens de communication et de transport qui ont fait du monde une « aldée globale » toujours plus « proche ». Dans la même logique des choses, l’évolution des moyens de communication et de transmission des données a éliminé virtuellement la distance qui nous sépare des hommes et des femmes « lointains », des peuples indigènes et de leurs cultures.
Le paradoxe de cette situation est que les acteurs centraux de cette activité ne tirent pas grand profit du tourisme, dont les bénéfices restent dans les mains des intermédiaires et des agents touristiques. La plupart des communautés indigènes, sauf quelques rares exceptions, recueillent des clopinettes pour tout remerciement. Cette mise à l'écart nourrit de plus en plus le sentiment de révolte chez ces communautés indigènes. La concession pour l'exploitation minière des zones localisées sur des territoires appartenant aux communautés indigènes a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Finalement, peu importait la raison, justifiée ou non : il a suffit d'un fait de plus pour que l'enracinement identitaire aymara se transforme en mouvement de résistance et révolte.
Que ce soit l'activité touristique, le système éducatif, l'exploitation minière ou le système judiciaire, la situation des peuples indigènes au Pérou nécessite une redéfinition intégrale de la politique du pays pour construire un projet national plus juste, respectueux et équitable pour tous ses citoyens. Après Bagua, le mouvement des indigènes de la forêt amazonienne en 2009, le mouvement aymara est la deuxième mise en garde de cet ordre pour le gouvernement péruvien.
Le tout nouveau président du Pérou, Ollanta Humala, a fait de la question indigène le sujet central de la dernière campagne électorale. De plus, à peine installé, le parlement péruvien a adopté la loi dite « De consulta previa » (Loi sur la Consultation préalable), afin d’être conforme à la Convention 169 relative aux droits des peuples indigènes et tribaux dans les pays indépendants de l'OIT (Organisation Internationale du Travail) dont le Pérou est signataire. Cette nouvelle loi oblige le gouvernement et les entreprises à demander l'accord des communautés indigènes pour la mise en place d'activités économiques sur leurs territoires.
Même si cette loi est un pas en avant pour la reconnaissance des droits des peuples indigènes, il y a encore beaucoup de chemin a faire pour passer de la simple reconnaissance des droits à l'étape de construction de passerelles culturelles et sociales qui permettent aux populations autochtones de devenir de véritables acteurs du développement du pays. Dans cette perspective, le secteur du tourisme joue un rôle important. Il s'agit de concevoir des projets conjoints avec les communautés indigènes qui leur permettent non seulement de participer aux bénéfices économiques mais aussi d’être parties prenantes de la construction d'une véritable société multiculturelle. Une nécessité urgente pour le Pérou.